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L’Eclectique vous propose une escale à Tunis à la découverte des enjeux de l’art contemporain en Tunisie. L’événement “PoPo – Un Possible Potentiel ou entre Potentiel et Possible” s’est tenu du 30 septembre au 3 octobre 2017 afin de poser la problématique du positionnement de l’art contemporain de Tunisie à l’international dans les prochaines années et de mettre en place une synergie entre les différents acteurs et les pouvoirs publics pour un projet commun. Cet événement s’est organisé sous le haut patronage de la Ministre du Tourisme et de l’artisanat, Salma Rekik et du Ministre des Affaires Culturelles, Mohamed Zine El Abidine. Un voyage dense et intense plein d’optimisme. Reportage de Sarah Anouar.

Tunisie, du contexte politique à la création artistique

Tunis, cette capitale qui offre la douceur de l’art de vivre près de la Méditerranée. Tunis, capitale de la Tunisie avant-gardiste dans le monde arabe. Oui, la Tunisie n’a cessé de ringardisé les autres pays du monde arabe ces six dernières années avec sa marche vers la démocratie et sa quête de liberté. Une transition démocratique qui connaît des soubresauts et révèle bien des douleurs quand on observe la réalité sociale et économique; mais ces imperfections font partie d’un progrès en action qui doit se consolider.
Remettre la Tunisie en perspective dans le contexte géopolitique permet de rester optimiste et de souligner la nécessité de faire preuve de beaucoup de patience et de vigilance. Il faut surtout persister à encourager l’œuvre démocratique en pleine élaboration. Un véritable processus créatif est en cours. L’aboutissement d’une œuvre n’est-ce pas aussi vivre une petite mort intérieure et douloureuse pour accoucher d’une renaissance dans plusieurs dimensions ? De nombreux artistes pourraient vous parler de ce processus qui engage corps et âme.

Il se passe quelque chose à Tunis; ça bouillonne. Il y a un foisonnement et une émergence de lumières qui ne se résignent pas face aux multiples défis et à l’obscurantisme. Pour le vérifier, il suffit d’avoir la curiosité d’explorer cette dynamique par le prisme de la création artistique : l’art contemporain en Tunisie, trop peu connu et présenté à l’international. Depuis 2011, la liberté de créer s’est manifestée autrement par l’émergence de nouveaux talents dans toutes les disciplines et les artistes tunisiens sont devenus des précieux témoins de la conception démocratique en cours. Evidemment, ils ont aussi de grandes difficultés à asseoir leur rôle de garde-fous et de précurseurs de la Tunisie de demain. Mais ces mêmes grandes difficultés sont aussi la source d’inspiration de grandes œuvres.

Face à cette méconnaissance de l’art contemporain en Tunisie en dehors de ses frontières, l’artiste Sadika Keskes a pris l’initiative d’organiser dans la rapidité mais l’efficacité l’événement « PoPo aRT contemporain en Tunisie ». Cet événement avait pour mission de porter un coup de projecteur sur la création contemporaine en Tunisie afin de la positionner davantage à l’internationale. Sadika et sa petite équipe suivis par une constellation de galeries ont fait preuve d’intelligence collective pour créer une synergie et lancé une invitation à des journalistes de la presse internationale à venir découvrir des artistes et rencontrer des acteurs pouvant jouer un rôle important dans la promotion et l’exportation d’artistes tunisiens sur le marché de l’art international ; sans oublier la volonté de nuancer cette image de la Tunisie souvent ternie par de malheureux événements en lien avec le terrorisme. Un groupe de journalistes dont je faisais partie a décidé de répondre à cette invitation.

Quatre jours éclectiques de riches émotions de Tunis à Kairouan

Nous avons passé quatre jours à découvrir des artistes pluriels dans leurs univers complétement différents qui nous ont transmis une palette d’émotions et partagé avec nous une série de pensées à propos de l’art, du processus créatif, du rôle de l’artiste et leurs inspirations et visions. Ce fut une véritable réjouissance intellectuelle de passer d’une perspective à une autre et de se rendre à l’évidence de leur complémentarité. Toutes leurs œuvres nourrissent aussi bien l’âme mais aussi la réflexion sur l’évolution de la Tunisie et du monde. Le projet de photographie citoyenne « Non à la division » de Mouna Jemal Siala est frappant pour l’idée qu’il transmet à travers le portrait en noir et blanc de tunisiens portant un trait noir sur leurs visages pour refuser la division de leur pays et affirmer leur volonté de préserver l’unité du peuple malgré les événements.

…sauf lobscurantisme”, oeuvre de Houda Ghorbel, 2017 à la galerie Alain Nadaud

Lors de la visite de la galerie Alain Nadaud à l’espace Art Sadika pour découvrir l’exposition « PoPo» (qui se tient jusqu’à fin octobre 2017), l’œuvre « …sauf l’obscurantisme » de l’artiste Houda Ghorbel a capté l’œil de L’Eclectique. Cette œuvre minimaliste mais puissante et politique reprend le panneau « sens interdit » du code de la route avec des balles pour affirmer qu’il est interdit de tuer «…. sauf l’obscurantisme ». Le spectacle de danse « Zoufri » de l’artiste chorégraphe Rochdi Belgasmi organisé dans la soirée du samedi 30 septembre fut magnifique.

La journée du dimanche 1er octobre a été principalement marquée par la performance artistique « Tombeaux de la Dignité » de l’artiste Sadika Keskes. Un moment intense. L’artiste a conçu des tombeaux en bois parés de créations en verre soufflé comme pour rappeler les reflets de la lumière dans l’ombre de la mort. Ces tombeaux créés en la mémoire des jeunes tunisiens et migrants morts dans la Méditerranée en partant vers la quête d’une vie meilleure. Cette performance a réuni plusieurs dizaines de personnes depuis la maison de Sadika où elle a organisé un véritable rituel similaire au rituel traditionnel de la levée du corps du défunt pour l’accompagner à sa dernière demeure. 

L’artiste Sadika Keskes avant la performance “Les Tombeaux de la Dignité”

 

performance “Les Tombeaux de la Dignité” de Sadika Keskes

Ici, la dernière demeure était la mer. La levée des tombeaux s’est poursuivie par leur transport à la marche par des hommes mais aussi des femmes jusqu’à la plage de Gammarth. La présence de femmes dans cette marche est aussi un élément fort et plein de sens vu qu’elles sont traditionnellement absentes du cortège se rendant au cimetière et pendant  l’enterrement. La mise en mer des tombeaux est symbolique mais révèle le souhait de l’artiste d’interpeller les consciences sur la nécessité de ne pas banaliser tous ces morts. C’est une manière de rendre un peu de dignité à ces humains qui se sont éteints tragiquement sans avoir eu un enterrement honorant la dignité du mort. Cette performance artistique se prolongera en Italie ces prochains jours avec le départ en bateau de  Sadika vers Lampedusa, île connue comme l’une des portes d’entrée pour l’immigration clandestine mais aussi pour la répétition des naufrages de migrants. L’artiste veut aussi interpeller sur la responsabilité de l’Union Européenne en allant y déposer ces mêmes tombeaux. La dignité et l’humain sont au centre de l’art de l’artiste et l’impact de celui-ci est une dominante.

Tombeau de la dignité chez l’artiste Sadika

Départ vers la plage, performance “Les Tombeaux de la Dignité” de Sadika Keskes

 

Feriel Lakhdar dans son atelier

Le lundi 2 octobre s’est poursuivi avec une échappée dans l’atelier de Feriel Lakhdar où l’artiste interroge l’utilisation de l’art par la mode à travers ses créations. Ses œuvres mettent aussi en avant sa réflexion sur la place des femmes, leurs difficultés à trouver leur place dans la société et le tumulte des identités : « être tunisienne c’est un point de départ » dit l’artiste.

Exposition, B’Chira Art Center

Lors de la visite du B’chira Art Center à vingt minutes de Tunis, L’Eclectique a découvert l’exposition « Metaxu » (présentée jusqu’au 20 octobre 2017) où il s’est arrêté sur l’œuvre vidéo « Even the Sun Has Rumors » de l’artiste Ali Tnani. Une vidéo poétique entre ombres et lumières tourné dans l’Economat de Redeyef, un ancien magasin abandonné, autrefois réservé aux salariés de la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa. Un focus sur la mémoire d’un lieu perpétuée par les histoires racontées d’une génération à une autre. Un talent sur lequel nous ferons bientôt un article.

La visibilité des artistes tunisiens

Les artistes utilisent souvent les réseaux sociaux pour se faire connaître mais cela reste insuffisant pour créer une dynamique de visibilité de l’art contemporain de Tunisie à l’international. Le rôle d’un musée d’art moderne et contemporain à Tunis paraît fondamental. Le projet de Cité de la Culture à Tunis est en phase de finalisation et son ouverture est prévue pour le 20 mars 2018. La Cité de la Culture proposera notamment une cinémathèque, un opéra et un musée d’art moderne et contemporain. Ce musée suscite beaucoup d’interrogations mais aussi beaucoup d’attente de la part des artistes quant à son positionnement à l’international. Il serait évidemment vital d’inclure ce musée dans le circuit des visiteurs et du tourisme dès son ouverture. Cependant, vu le contexte financier difficile et l’insuffisance du soutien de l’Etat à la Culture, il est inévitable de penser que le mécénat aura un rôle majeur à jouer ces prochaines années pour encourager la création artistique et une dynamique durable. A ce jour, celui-ci est totalement insuffisant même si queques initiatives individuelles sont réalisées.

Un dimanche à Tunis…

étudiante en architecture en perspective un dimanche à Sid Bou

 

Les discussions avec les artistes ont mis en avant l’absence du statut de l’artiste, de protection sociale et d’encouragement de l’entrepreneuriat culturel qui fragilise leur possibilité de continuer à créer. Par ailleurs, l’inexistence d’un marché de l’art en Tunisie ne fait que renforcer ces difficultés. Il y a aujourd’hui très peu d’acheteurs et collectionneurs en Tunisie. Ainsi, il paraît évident qu’un intérêt venant de l’international pourrait créer une dynamique nationale quant à la vente des œuvres d’art et la visibilité des artistes. 

peinture de l’artiste Mohamed Ben Slama, galerie Elmarsa

Cette visibilité internationale passe notamment par les galeries d’art qui doivent pouvoir mettre en avant la création contemporaine de Tunisie à l’étranger à travers les grandes foires ouvertes aux acheteurs et collectionneurs. C’est le cas de la galerie Salma Feriani présente à Londres et Sidi Bou Saïd mais aussi de la galerie ElMarsa de Moncef Msakni qui possède un très beau lieu à la Marsa et à Dubaï. Le rôle de ces galeristes est de présenter davantage d’artistes tunisiens dans le monde. Le ministre de la Culture doit aussi encourager leur initiative à travers un cadre légal qui pourrait aussi faciliter les procédures. L’arrivée de galeries internationales pour dénicher des talents de l’art contemporain pourrait aussi donner une impulsion au marché de l’art dans le pays.

oeuvre de l’artiste Aïcha Filali, galerie Elmarsa

Ceci dit, il ne faut pas négliger le rôle des galeries présentes uniquement en Tunisie. Nous avons eu la possibilité de découvrir la galerie Musk and Amber de Lamia Bousnina Ben Ayed au Lac, bel et élégant espace où l’art rencontre le design et la mode avec de très belles pièces de créateurs tunisiens et internationaux. Dans la galerie Gorgi, nous avons pu voir la très belle série de photos « Les hautes solitudes » du talentueux Douraïd Souissi .

Karim Sghaier, Galerie Elbirou, Soussse

L’Eclectique a eu un vrai coup de cœur pour la galerie Elbirou en plein centre-ville de Sousse. Une très belle énergie réside dans ce lieu qui a gardé un cachet authentique. Karim Sghaier parvient à transmettre dans sa galerie sa passion pour l’art. Il présente des œuvres de la jeune création artistique en Tunisie mais pas seulement. Il prévoit même d’organiser un festival d’art contemporain l’été prochain à Sousse. Si vous faites une visite dans cette ville, passez par cette galerie pour prendre une dose d’inspiration. De belles vibrations seront au rendez-vous. Après le plaisir des yeux et de la réflexion, il est impossible de ne pas évoquer les plaisirs gourmands en Tunisie dont la cuisine riche devrait aussi être mise en valeur pour découvrir ce pays.

 

L’art culinaire & une visite à Kairouan

Ce voyage a aussi prévu des rendez-vous gourmands tel le déjeuner organisé par le ministre des  Affaires Culturelles, Mohamed Zine El Abidine au restaurant Dar El Jeld près du quartier de La Kasbah à Tunis où nous avons apprécié les saveurs des fruits de mer dans ce pays mais aussi la somptuosité du lieu. Nous nous sommes également rendus à Kairouan pour visiter le mausolée du saint Sidi Amor Abada, maître forgeron et mystique et la Grande Mosquée de Kairouan, première cité islamique fondée dans le Maghreb en 670 et quatrième ville sainte de l’islam sunnite. Nous avons ensuite découvert le restaurant Abderrahman Zarrouk dans la médina de Kairouan où le repas fut succulent dans un patio d’une prestigieuse demeure. L’art culinaire de la région y est délicieusement représenté et l’art présent à travers de nombreux tableaux accrochés dans les lieux.

Dar El Jeld, Tunis

Crème tunisienne au parfum banane avec une salade de fruits et date fourrée avec une amande puis le fameux thé à la menthe en guise de déssert au restaurant Dar Abderrahman Zarrouk, médina de Kairouan

 

La Grande Mosquée, Kairouan

 

Le groupe de journalistes de Paris à Tunis avec l’artiste Sadika Keskes en avant sur la gauche et Faouzia Sahly sur la droite

« PoPo » : Le potentiel de l’art contemporain en Tunisie est certainement l’idée majeure que l’on peut retenir de ce voyage. Il est impossible de ne pas associer tout le possible qui peut s’imaginer et naître de ce potentiel. En effet, le mot « énorme » n’est pas ici gigantesque pour qualifier la vivacité de la création artistique contemporaine en Tunisie. Il y a à Tunis mais pas seulement des artistes de toutes les sensibilités et de toutes les disciplines qui méritent largement d’être découverts par les Tunisiens, les visiteurs, les collectionneurs d’art à l’international, par les galeries d’art et les institutions culturelles. L’Eclectique salue cette très belle initiative portée par Sadika Keskes et son équipe notamment composée d’une femme exceptionnelle Faouzia Sahly et la journaliste Olfa Belhassine. Il faut aussi saluer la prise de conscience de la nécessité de mettre en avant la richesse culturelle et artistique de la Tunisie pour sa promotion à l’international par le soutien du ministère du Tourisme et de la Culture de cette initiative. Un bel élan qu’il faut impérativement encourager pour inviter à découvrir la Tunisie autrement et artistiquement. Il y a un véritable défi à relever pour voir une autre édition de PoPo en 2018 et d’autres actions en faveur de l’art contemporain ces prochaines années. En ces temps, il n’y a pas de meilleurs ambassadeurs que les artistes pour faire rayonner les lumières de Tunisie dans le monde.

Entre ombres & lumière, Tunisie

 

Découvrez l’interview de l’artiste Sadika Keskes

 

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Sarah Anouar
Journaliste & rédactrice indépendante, Travel & Culture Writer

Fondatrice de L'Eclectique, subjuguée par l'écriture, les voyages, la Movida d'Espagne & l'anglais. Empowerment Coaching - He(art)
Auteure du roman "Subjuguer me fascine"
"Two roads diverged in a wood and I - I took the one less travelled by and, that has made all the difference" - Robert Frost

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