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Mohamed Leftah (1946-2008) est un écrivain marocain dont l’œuvre littéraire en français est magistrale, riche et éclairée. L’Eclectique publie un article de l’écrivain Mohamed Nedali qui revient sur l’œuvre incontournable de cet auteur. Un  bijoux de la littérature francophone.

           Leftah, l’auteur dans le personnage

       

Mohamed Leftah, écrivain

Mohamed Leftah, écrivain

    A La question : comment les auteurs de fictions créent-ils leurs personnages ? François Maspero, écrivain et ex-éditeur français, répond : « en y mettant un peu d’eux-même et un peu des autres ». Autrement dit, dans tout personnage de roman ou de nouvelle, il y a toujours un peu de l’écrivain qui l’a créé. L’œuvre de feu Mohammed Leftah est, à ce propos, une parfaite illustration ; la lecture de ses textes montre que, non seulement quelques-uns des personnages romanesques partagent bien des affinités avec l’auteur, mais aussi, dans certains textes, le narrateur, qui s’identifie plus ou moins à l’auteur, s’invite carrément dans le récit en tant que personnage à part entière.

Chez Mohamed Leftah, les personnages sont souvent des marginaux issus de milieux interlopes, des anges déchus vivant à l’écart de la cité solaire, transgressant sans regrets les interdits, brisant les tabous, savourant pleinement les plaisirs doublement condamnés : par les lois désuètes de la société et par « les nouveaux barbares qui veulent interdire le vin, la musique, la caresse des vagues sur les corps dénudés des femmes, le jeu, l’érotisme, le rêve. » ( Au bonheur des limbes, p. 22) … Ce sont souvent des prostituées à peine nubiles, des souteneurs-dealers durs et impitoyables, des riches du pays à la recherche du plaisir total, des pédérastes occidentaux en quête de jeunes et vigoureux partenaires numides, des princes du Golfe arabique rêvant de recréer autour d’eux, partout où ils s’en vont, l’atmosphère des Mille et une Nuits..etc.

Dans les romans de Leftah, la narration se fait en règle général à la première personne, c’est ce que l’on appelle dans le jargon de la critique littéraire la focalisation interne. En d’autres termes, le narrateur est lui-même un personnage dans le récit et relate les événements de l’intérieur en se servant de la première personne, je. C’est le cas dans Au bonheur des limbes, Ambre ou les métamorphoses de l’amour, l’Enfant de marbre, Chute infinie… C’est également le cas dans certaines nouvelles comme Trois nuits merveilleuses, La main périssable, Un Guerrier amoureux, des Chiens et des Hommes, L’auteur en quête d’un personnage…, nouvelles rassemblées sous le titre Récits du monde flottant et Un martyr de notre Temps. Ce type de narration fait à la première personne par un narrateur-personnage a néanmoins l’inconvénient d’induire facilement en erreur le lecteur non avisé, qui ne fait pas de distinction entre auteur et narrateur. Je me souviendrai toujours, à ce propos, de ce collègue professeur de français qui, me rendant Au bonheur des limbes, me dit sur un ton mi-ironique, mi-sarcastique : Ce Leftah, mais quel noceur ! Comme je demeurais interdit face au bonheur des limbesà l’affront fait au meilleur parmi nous tous, le professeur ouvrit le livre à la page 104 et me lut le fait délictueux imputé à l’écrivain : « Mais Solange, cette nuit-là, après son office d’échanson, fut une maîtresse divine pour moi. Non, une maîtresse esclave, infiniment soumise… Solange m’ouvrit cette nuit-là, à tous battants, le portail de son corps sanctuaire… Elle me proposa ce que les femmes de son milieu, les entraîneuses de bar, considèrent comme la plus grande des déchéances pour elles. Elle m’offrit d’autres lèvres de son corps, plus sublimes encore, plus sombres, plus secrètes… Elle était à genoux, à quatre pattes, sur le lit, mes mains en forme de coupe, recueillaient dans leurs paumes les fruits de ses seins, elle tournait vers moi de temps en temps son visage couvert de sueur, et me répétait d’une voix rauque, haletante :- Je te jure que c’est la première fois ! » (Au bonheur des limbes, pp. 104 et 105)

J’aurais pu prendre la défense de Leftah contre ce lecteur pudibond et malavisé, en attirant par exemple son attention sur le fait qu’il y a une différence entre auteur et narrateur, ou, mieux encore, en lui donnant à lire cette confession de l’écrivain à un journaliste : « Je côtoyais les prostituées sans violer leur sexualité. Je savais inconsciemment que j’allais, un jour, écrire sur elles. Au bar, je buvais seul. » Mais je n’ai rien fait de cela, sachant que, de là où il se trouve dorénavant, l’auteur de Demoiselles de Numidie, ne l’aurait sans doute pas souhaité.

Dans les autres textes, l’implication de l’auteur dans ses personnages se limite à ce que j’appellerai, l’apport d’une sensibilité poétique et littéraire. Cet apport a lieu chaque fois qu’un personnage romanesque sert de porte-parole ou d’interprète à l’auteur et émet ainsi des propos poétiques ou littéraires qui, en principe, ne peuvent être les siens, vu son rôle dans hawal’histoire, son parcours… C’est, par exemple, le cas dans Hawa, un des titres posthumes de Mohamed Leftah. Warda, ancienne prostituée du Quartier Bousbir, voulant décrire ses enfants en pleins rapports incestueux, utilise, au grand étonnement du lecteur, l’expression anglaise leaves of grass, feuilles d’herbes. Pour justifier son curieux propos, l’ancienne prostituée avance l’explication suivante : « c’est de la bouche d’un soldat américain si doux, si tendre, que j’ai entendu un jour ces mots que j’ai trouvés si chantants, si poétiques, que ma mémoire doit les avoir retenus à mon insu puisqu’ils viennent de fuser spontanément de mes lèvres. Ce timide soldat donc, après m’avoir baisée si brutalement, si maladroitement, il devait être puceau, a sorti d’une vareuse de son uniforme un livre et a commencé à lire à haute voix des poèmes. C’est lui qui m’a dit que c’étaient des poèmes, et que leur auteur était un géant qui s’appelait Walt Whitman, que celui-ci avait écrit un recueil très célèbre, celui qu’il était en train de lire et qui s’appelait : Leaves of grass. » (Hawa, p. 43)

Bien entendu, l’explication de la prostituée, bien que longue et détaillée, ne convainc personne ; la femme, sans doute analphabète et ne parlant que sa langue comme l’écrasante majorité de ses congénères de l’époque, ne peut en aucun cas saisir le sens de l’expression anglaise, et encore moins la retenir. Par ailleurs, dans tout ce passage où il est question du poète américain Walt Whitman, l’auteur s’est intentionnellement impliqué dans le personnage de l’ancienne prostituée. Il s’est aussi impliqué dans celui du soldat américain qui a eu la stupéfiante idée de lire des poèmes de Whitman à une prostituée marocaine, dans une maison de passe, au Quartier Bousbir, en plein Casablanca des années quarante !

Un peu plus loin, dans le même livre, le narrateur qui se nomme délibérément le scribe (ancien synonyme du mot écrivain) s’invite dans le récit, arrête le déroulement de l’histoire et se permet une digression poétique : « Et le scribe en ce moment pathétique n’a pu s’empêcher de penser à d’admirables vers de Rainer Maria Rilke, et laissant là sa chronique, il est allé chercher dans les rayons de sa bibliothèque « Le livre de la pauvreté et de la mort », le voici, il l’ouvre et tombe miraculeusement sur les vers auxquels il avait immédiatement pensé… » (Hawa, p. 116)

le jour de vénusDans Le jour de Vénus (autre titre posthume de Leftah), Khabir, un commissaire de police marocain, envoie un colis aux deux amants, Safwane et Aïcha, avec, inséré dans un écrin noir, une montre de gousset accompagnée d’un billet où sont soigneusement calligraphiés les vers suivants :
Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,
O beauté ! Monstre énorme, effrayant, ingénu !
Si ton œil, ton souris, ton pied m’ouvrent la porte,
D’un infini que j’aime et n’ai jamais connu. (Le jour de Vénus, p. 125)

Il n’y a là, à priori, rien de vraiment extraordinaire ; mais quand on sait que le personnage qui a envoyé ces vers de Charles Baudelaire est un policier, et un policier du pays, qui plus est, la chose devient tout simplement impensable.

Toujours dans le même roman, c’est un intégriste- terroriste qui parle, pour lui et pour ses semblables : « Oui, pour nous, la beauté n’est pas, comme le proclama un humanisme occidental mièvre et hypocrite, liée à bonté et vérité ; ni, comme le croyait cet épileptique de Dostoïevski, une possibilité salvatrice ouverte au monde. La beauté, quand elle s’épanouit sauvagement et sans entraves, hors du cadre de la charia, est fitna, subversion et corruption, et doit être combattue en conséquence. » (Le jour de Vénus, p. 88) Un intégriste qui connaît l’humanisme occidental, cite l’auteur de Crime et Châtiment, la chose est là aussi difficile à imaginer ; si cet homme connaissait la culture occidentale à ce point, il se serait assurément prémuni contre les thèses obscurantistes.

L’œuvre de Mohmmed Leftah abonde en passages similaires, où le narrateur-auteur intervient dans les propos et attitudes de ses personnages : des prostituées chantant des mouwachahates (poèmes en arabe classique) à leurs généreux clients du Golfe arabique, d’autres citant des poètes préislamiques, Antar, M’roou Alkaïss, Tarafa Bnou Alâbd Albakri… Ou d’autres encore, venus plus tard, tels Abou Nouass, Ibnou Roumi… Des clients du Golfe rêvant de reconstruire partout où ils vont l’atmosphère à jamais perdue des Mille et une Nuits, un souteneur-dealeur se souvenant soudain de Shakespeare, un policier se servant du célèbre titre de Stendhal Le Rouge et le Noir pour qualifier la tenue vestimentaire d’une femme…

demoiselles de numidieMais l’exemple le plus original et le plus saisissant de cette implication de l’auteur dans son récit est sans aucun doute celui figurant dans Demoiselles de Numidie, le récit inaugural de Mohammed Leftah. C’est un roman sur le milieu prostitutionnel à Casablanca ; les héroïnes sont de jeunes femmes portant des noms de fleurs : Rose, Massc Allil, Yasmine, Louisa, Zahra… Ces filles-cicatrices destinées aux « généreux » princes du Golfe arabique, l’auteur nous les a présentées comme de jeunes femmes ravissantes de beauté et de grâce, les plus belles de Numidie. Toujours est-il qu’à la page 113, il ouvre subitement une parenthèse : « Ces femmes, dit-il, existent bel et bien, ainsi que l’expression qui les désigne (filles-cicatrices). Dans la majorité des cas, ce sont des filles laides, terriblement vulgaires, et qui ont connu la faim, les coups, le viol ; la prison. Et les macs. Ces pages, est-il besoin de le dire, leurs sont dédiées. J’ai voulu que leurs cicatrices, au lieu qu’elles leur eussent été portées la nuit, dans une ruelle borgne (ou aveugle), à la suite d’une querelle minable jaillie dans le feu de l’ivresse provoquée par un vin infâme (parfois de l’alcool à brûler tout simplement), j’ai donc voulu que la cicatrice méchante et dégradante, fût entourée d’un cérémonial, d’un rituel solennel. Que ce fussent les filles les plus belles, les filles-fleurs, qui la gagnassent, comme on gagne une médaille de guerre, comme on accède à un ordre de chevalerie prestigieux et fermé, qui poinçonne un blason distinctif sur le corps de ses affiliés. Les noms de ces fleurs, puisqu’en fleurs j’ai voulu les métamorphoser, je n’ai pas eu de peine à les trouver, à les en parer, dans ma langue numide. Maternelle. » (Demoiselles de Numidie, pp 113 & 114)

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Mohamed Leftah, écrivain

Cette sensibilité littéraire attribuée aux personnages de fiction, bien que souvent peu compatible avec leur personnalité et leur parcours, est la preuve indéniable que Leftah était un passionné de littérature ; son œuvre est autant un acte de création qu’un vibrant hommage aux grands écrivains de ce monde. Toutes les deux ou trois pages, il cite, évoque ou fait allusion à un grand de la littérature humaine, de Dante à Roland Barthes, en passant par Shakespeare, M’roou Alkaïs, Antara bnou Cheddad, Abou Nouass, Baudelaire, Rimbaud, Marthe Robert, Rainer-Maria Rilk, Edgar Allan Poe… Cette passion pour la littérature universelle est si grande chez notre écrivain qu’elle se répercute jusque dans sa vie personnelle ; ce passage extrait de Ambre ou les métamorphoses de l’amour en témoigne (l’auteur-narrateur s’y adresse à son épouse) : «  Café de la victoire. Amère victoire, aurais-je eu envie d’écrire, si je ne savais ton agacement devant ma manie incorrigible de mêler constamment la littérature à la vie, les réminiscences de lecture aux moments vécus. »(Ambre ou les métamorphoses de l’amour, p. 111Voici donc, pour conclure, un écrivain numide qui se retrouverait bien dans la déclaration de Flaubert « Je ne suis que littérature».

 

Mohamed Nedali est écrivain du Maroc. Ancien professeur de français à Tahannaoute dans la région de Marrakech, il est notamment l’auteur de «Grâce à Jean de La Fontaine», roman, Casablanca, Le Fennec, 2004. «Triste jeunesse», roman, Casablanca, Le Fennec, 2012 (Prix de La Mamounia 2012). "Evelyne ou le djihad ?", roman, France, éditions de l’aube, 2016. Ses romans rencontrent un vif succès auprès du public et lui ont notamment valu le Prix Grand Atlas en 2005 et le Prix littéraire de la Mamounia en 2012.

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